Le soleil d'Obenheim

Maurice Pauze

Extrait de la "Bataille d'Obenheim"

Arrivés en Alsace le 1er janvier 1945, avec la section Fiorentini, nous allons à Friesenheim, aux avant-postes, les Allemands occupant l’autre bout du village.

Patrouilles avec le sergent Litaize, « pas très rassurés », jetant un coup d’œil au clocher (ou ce qu’il en reste) pensant bien qu’il y a des guetteurs qui nous surveillent.

Dans la nuit, accrochage avec une patrouille allemande, le fusil mitrailleur américain qui est gelé, refuse tout service ; ça pète de tous les côtés, ils se retirent en emportant morts ou blessés qui laissent des traces de sang.

Nous avions aussi tué, le pauvre, un gros cochon pour manger mais nous n’avons pas pu, car le 7 au matin, nous devions être relevés.

J’étais dans une des premières maisons du village et à quatre ou cinq maisons plus loin, était un groupe, quand le camion de munitions est arrivé dans la cour, un premier puis un deuxième obus en plein dedans. Que de blessés et de morts, Adnet blessé, était sous le camion en flammes, les munitions partaient dans tous les sens, impossible de lui porter secours.

Puis ils m’ont ramené « Papa Vial » sur une porte en guise de brancard, il était brûlé et blessé, il n’y avait plus rien plus rien à faire.

Je lui ai croisé les mains comme l’on fait pour un mort, mais ces dernières ne tenant pas, je les ai coincées dans son ceinturon, puis nous nous sommes repliés sur Obenheim. C’était le 7 janvier 1945.

Le 9 janvier, contre-attaque en direction du canal.

Nous ne pouvons aller plus loin, les Allemands ont des chars « Tigre », ils tirent dans les arbres pour faire davantage d’éclats, un Ardennais est blessé, il crie, se découvre derrière l’arbre où il était protégé, il est abattu.

Te souviens-tu de cette journée et du soleil magnifique que j’ai vu se lever et se coucher, comme j’étais dans la plaine à découvert avec juste un sac à dos devant moi en guise de protection, ce qui était une dérision.

Pour le moment, je voyais la neige qui se volatilisait sous l’arrivée des balles. Dieu sait si j’ai prié ce jour-là. J’étais à six ou sept mètres de la route, aussi le soir, quand il a fallu se replier pour rejoindre la route, je suis tombé cinq à six fois, les jambes engourdies ne me portaient plus.

Nous avons rejoint une cabane, c’est là que j’ai appris que l’adjudant Fiorentini avait été blessé, et c’est là que le sergent-chef Lothy a envoyé ses derniers obus de mortier, avant de retourner au village d’Obenheim.

J’étais dans une maison en bordure de village, quand les avions nous ont largué des containers de vivre et de munitions, certains sans parachutes. Nous sommes allés en chercher un, mais c’est tout.

Ce devait être le 10 janvier.

La nuit, chacun son tour de garde avec le sergent Léon.

Puis le 11 janvier, le propriétaire de la maison est venu me trouver en me disant que tous mes camarades s’étaient rendus.

Etant de garde, je suis rentré pour prévenir mon sergent et nous sommes sortis en levant les bras.

Le soir nous partions d’Obenheim.

Je reverrais toujours ce soldat, mort à l’entrée du village, dans la neige, figé sur le dos, les jambes repliées et les bras tendus vers la bouche…, on aurait dit un joueur de flûte.